Au beau milieu de la nuit, c'est le grand silence dans la majeure partie du camp canadien en Afghanistan, sauf pour l'agitation que l'on aperçoit à la tente du magasin du peloton de reconnaissance. Des soldats du groupe-bataillon du 3 RCR y recueillent des munitions, des grenades et des explosifs en prévision de leur déploiement imminent sur le terrain montagneux sauvage qui entoure Kaboul.
Le Sgt Paul Ogilvie, 34 ans, descend avec soin le flanc d'une montagne en Afghanistan.
La fébrilité des soldats rompt le calme de la nuit : on sent qu'ils ont hâte d'entreprendre la mission qui les attend. Le peloton de reconnaissance se déploiera secrètement dans les montagnes qui entourent la capitale afin d'observer les passages probablement empruntés par les terroristes et les bandes de criminels. Il s'agit de la première mission secrète du peloton depuis son affectation; chacun a enfilé le nouvel uniforme pour régions désertiques et se prépare mentalement à la tâche.
Une fois le matériel chargé dans des véhicules blindés VBL III et Bison, le Capt Sean Trenholm, commandant du peloton, convie ses troupes à une séance d'information de dernière minute.
" Quand nous serons arrivés à l'endroit où doit commencer la mission, les véhicules blindés vont s'arrêter et les portes vont s'ouvrir ", explique-t-il. " C'est à ce moment-là que vous devrez prendre votre équipement, descendre du véhicule et aller vous mettre à l'abri. "
Le Sgt Wayne MacLean fait état de la situation au quartier général par radio.
Les chargés de mission se trouvent maintenant dans une vallée rocheuse surmontée de pics déchirants qui s'élèvent à des milliers de pieds dans le ciel noir. Ils gardent leur position en silence jusqu'aux premières lueurs du jour. La lumière diffuse qui se pointe à l'est éclaire à peine leurs pas à travers le terrain difficile. La tenue de camouflage des soldats canadiens se marie fort bien avec le paysage terne qui les entoure, tout particulièrement dans cette pénombre. C'est précisément ce que souhaitent les troupes de reconnaissance - voir sans être vus.
Le Capt Trenholm et ses sections avancent à un bon rythme. Leurs objectifs respectifs ne sont qu'à quelques kilomètres, mais les troupes de reconnaissance veulent être en mesure d'observer le plus vaste territoire possible. Ils doivent donc escalader les pics qui les dévisagent, en portant quelque 90 livres d'équipement chacun.
Les soldats en tenue havane s'affairent à dissimuler leurs premières attaques sur les pentes rocheuses à la faveur de la lumière diffuse et des ombres allongées de l'aube. Ils maintiennent le rythme malgré que l'escarpement s'intensifie. Ils savent que les ombre et la température fraîche auront disparu avant le milieu de la matinée.
Dès 8 heures, le Capt Trenholm et son quartier général de peloton ont atteint une altitude de 7 200 pieds. À l'ouest, ils aperçoivent une des sections en train de gravir un immense flanc rocheux en direction d'un perchoir escarpé. Le capitaine demande à ses soldats de prendre une courte pause et à son signaleur, le Cpl Marty Lessick, de soumettre le reste de ses indicatifs d'appel à un contrôle radio. Après plusieurs tentatives, celui-ci n'arrive à communiquer qu'avec la section qui escalade la cime vers l'ouest.
" Les rochers font obstacle ", avance le Cpl Lessick, en faisant allusion aux murs de roc qui les entourent de tous côtés. " Il faut monter encore. "
Le groupe se remet en marche et arpente une indentation en se dirigeant vers le sommet d'un pic escarpé. On n'entend que le sifflement du vent et la respiration difficile des soldats qui avancent d'un pas lourd et décidé vers leur destination.
" Contact! ", s'écrie un membre de la patrouille, en gesticulant en direction d'un talus. Immédiatement, les soldats posent le genou à terre et tournent leur regard vers la menace. Un Afghan d'âge moyen se déplace le long d'une crête surélevée. Les soldats sont tendus et alertes. Le Capt Trenholm donne l'ordre de ne pas bouger.
" Voyez-vous une arme, quelqu'un? ", demande-t-il. Le groupe prend le temps d'observer l'homme et détermine qu'il n'est pas armé et ne constitue pas une menace immédiate. L'homme atteint un plateau et commence à creuser des mottes de végétation à l'aide d'une petite bêche. À mesure qu'il déracine les plants, il les lance en pile plus bas, puis il poursuit son travail en gravissant la montagne. Les soldats s'interrogent pendant quelques minutes sur les motifs possibles de cet homme, puis décident de rompre le contact et de poursuivre leur avance.
Une heure plus tard, le groupe a repéré un poste d'observation à 8 000 pieds d'altitude, à proximité du sommet de la montagne. Ce poste lui donne un excellent point de vue sur le nord, le sud et l'est. Un autre pic empêche de voir plus loin vers l'ouest, mais après avoir établi la communication avec les autres sections, on s'assure de la couverture totale de la zone.
Demeurant aux aguets pour d'éventuelles menaces, le Capt Sean Trenholm escalade un terrain montagneux.
On ne remarque aucun signe clair d'activité terroriste ou criminelle au cours des jours qui suivent, mais l'on note des périodes d'activité sporadiques dans la région. Plusieurs autres hommes viennent récolter la même végétation alpine, qui servirait de carburant de cuisson et à alimenter les feux. Une autre section fait état de plusieurs réunions d'une trentaine de personnes dans un petit village de la vallée. On pense d'abord qu'il peut s'agir d'un camp d'entraînement, mais après des heures d'observation approfondie, on conclut que ces rassemblements sont de nature éducative.
Le dernier jour d'observation, le Capt Trenholm et son quartier général de peloton sont forcés de déplacer leur campement de plusieurs mètres pour éviter d'être détectés par des bergers qui conduisent leurs troupeaux de chèvres à travers un col surélevé. Les soldats réussissent à déplacer leurs postes et leur équipement à l'abri des regards des chevriers nomades et évitent de justesse que leur présence soit détectée. Peu de temps par la suite, on entend détonner 10 coups de fusil et une rafale de mitraillette en provenance d'une vallée située à environ un kilomètre et demi. Deux des sections ont entendu les coups de feu, mais ni l'une ni l'autre n'a pu apercevoir les responsables.
Après plusieurs longs jours et nuits froides d'observation, les postes sont abandonnés et les soldats amorcent leur descente vers le lieu de rendez-vous convenu. Leurs havresacs sont sensiblement plus légers car une bonne partie des provisions d'eau et d'aliments a été consommée, mais l'effort exigé des genoux reste considérable durant le parcours abrupt du retour. En descendant la montagne, une section découvre plusieurs bunkers scellés au fond d'une gorge étroite. On prend des photos des dalles de béton partiellement dissimulées qui en bloquent l'entrée, mais on évite d'y toucher, car elles pourraient être piégées. Les soldats se contentent de noter l'emplacement des bunkers avant de poursuivre leur trajet jusqu'au point de rassemblement où les attendent les véhicules blindés qui les ramèneront au camp. Fatigués et affamés, les soldats arborent tout de même un regard qui témoigne de leur satisfaction d'avoir été à la hauteur de la tâche.